Le riz d'un sushi a une couleur. Dans la très grande majorité des comptoirs au monde, il est blanc, presque immaculé, assaisonné au vinaigre de riz blanc. Mais dans les comptoirs de tradition edomae, il est légèrement beige, tirant vers le chaud. Cette teinte vient du vinaigre rouge, l'akazu. Et ce n'est pas seulement une question esthétique : c'est une différence de fond.
Qu'est-ce que l'akazu ?
L'akazu (littéralement « vinaigre rouge » en japonais, parfois aussi appelé kasu-su) est un vinaigre fabriqué à partir du kasu, les lies de saké. Le kasu est ce qui reste dans les filtres après qu'on a pressé le saké fermenté : une pâte épaisse, riche en levures, en acides aminés, en sucres résiduels et en composés aromatiques issus de la fermentation du riz.
Cette pâte de lies est ensuite fermentée une deuxième fois, transformée en vinaigre par l'action des bactéries acétiques. Le processus est plus lent et plus complexe que la production de vinaigre de riz ordinaire. L'akazu vieillit ensuite plusieurs mois, parfois deux à trois ans pour les versions de haute qualité, développant une couleur allant du beige doré à l'ambré rouge selon le vieillissement.
Le résultat est un vinaigre atypique : moins acide que le vinaigre blanc, plus doux, plus round en bouche, et nettement plus riche en acides aminés libres. Ces acides aminés, notamment le glutamate et l'alanine, sont directement responsables de la perception umami et de la douceur naturelle du vinaigre.
Comment est fabriqué le vinaigre rouge
La production débute avec le kasu, la lie de saké récupérée après la filtration du saké fermenté. Ce kasu contient encore une quantité importante de composés fermentescibles : sucres résiduels, acides aminés, enzymes actives et levures. Plutôt que d'être jeté, il est mis à fermenter dans des cuves ou des jarres.
Une première fermentation transforme les sucres résiduels en alcool. Une deuxième fermentation, acétique cette fois, convertit cet alcool en acide acétique : le composé fondamental de tout vinaigre. Ce processus double, qui prend plusieurs semaines à plusieurs mois, est responsable de la complexité du produit final.
Après la fermentation acétique, l'akazu est filtré, puis vieilli en cuves ou en fûts. Le vieillissement permet aux composés aromatiques de se fondre et à l'acidité de s'adoucir. La couleur s'intensifie avec le temps : un akazu jeune est beige clair, un akazu vieilli est ambré foncé.
La teneur en acide acétique d'un akazu de qualité est généralement autour de 4 à 5%, similaire à un vinaigre de riz blanc. Mais sa composition en acides aminés et en composés issus du saké le rend organoleptiquement très différent.
Le shari : le riz qui fait toutComment le chef prépare le shari, de la variété de riz à la température de service.Akazu contre vinaigre blanc : les différences
La comparaison la plus directe se fait en bouche. Le vinaigre de riz blanc est net, direct, avec une acidité franche qui monte rapidement. Il assaisonne le riz avec précision mais sans profondeur. C'est un vinaigre de cadre.
L'akazu, lui, s'installe différemment. Son acidité arrive plus doucement, enveloppée d'une rondeur qui la rend presque agréable en soi. La persistance est plus longue. Et il y a ce fond umami, subtil mais réel, qui transforme le riz en un ingrédient à part entière plutôt qu'un simple support.
Sur le riz, la différence visuelle est immédiate : le shari à l'akazu est beige chaud, jamais blanc pur. La couleur varie selon la proportion d'akazu dans le mélange d'assaisonnement (awasezu). Certains chefs utilisent l'akazu pur, d'autres le combinent avec du vinaigre blanc pour ajuster l'intensité.
La différence de goût se perçoit surtout dans le rapport avec le poisson. Le shari à l'akazu crée une continuité umami avec les poissons gras comme le chu-toro ou le buri. Il ne s'efface pas derrière le neta : il dialogue avec lui.
De quoi est fabriqué l'akazu ?
Pourquoi le sushi moderne a oublié l'akazu
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'akazu était le vinaigre dominant du sushi à Tokyo. Puis deux facteurs ont changé la donne.
Le premier est économique. La production d'akazu est lente, complexe et dépendante de la production de saké. Avec l'industrialisation de la filière vinaigre au Japon, le vinaigre de riz blanc est devenu radicalement moins cher à produire en grande quantité. Pour des comptoirs qui cherchaient à abaisser leurs coûts ou à répondre à une demande croissante, le passage au blanc était une décision facile.
Le deuxième est esthétique. Avec la modernisation et l'internationalisation du sushi au XXe siècle, le blanc immaculé du riz est devenu un symbole de fraîcheur et de pureté. Le shari beige de l'akazu, associé à un style considéré comme vieillot par certains, a été progressivement abandonné.
Aujourd'hui, seuls quelques comptoirs au Japon et dans le monde maintiennent l'usage de l'akazu. Ce sont précisément les comptoirs qui revendiquent une filiation edomae sérieuse.
L'akazu chez Aji : le shari comme signature
Choisir l'akazu, c'est prendre une position. C'est choisir la complexité sur la neutralité, la profondeur sur la légèreté, la tradition sur la convention. Dans un contexte où la très grande majorité des sushis au monde sont assaisonnés au vinaigre blanc, l'akazu devient une signature de style.
Au 929 St-Zotique Est, la couleur légèrement chaude du shari posé devant vous n'est pas anodine. Elle dit quelque chose sur le rapport du chef à la tradition, sur son souci de la profondeur de goût, sur les choix délibérés qui ont été faits avant que vous ne vous asseyiez.
Le vinaigre rouge n'est qu'un ingrédient parmi d'autres dans la composition d'un shari. Mais c'est un ingrédient qui porte une histoire, une philosophie et un goût qu'on ne peut pas feindre. Dans la bouche, il se reconnaît. Et une fois qu'on l'a goûté, on comprend pourquoi les chefs edomae ne l'ont jamais abandonné.
- 1L'akazu est un vinaigre rouge fait à partir des lies de saké (kasu), vieilli plusieurs mois.
- 2Plus doux, plus round et plus riche en umami que le vinaigre de riz blanc.
- 3Il teinte le shari d'un beige chaud, signature visuelle du style edomae.
- 4Le sushi moderne a abandonné l'akazu pour des raisons économiques et esthétiques.
- 5Chez Aji, le chef Yamamoto utilise un mélange d'akazu et de vinaigre blanc pour un shari de style propre.
La prochaine fois que vous verrez un shari légèrement beige dans votre assiette, arrêtez-vous un instant. Ce n'est pas une imperfection : c'est un choix, et c'est un hommage à deux siècles de tradition.
Venez goûter la différence de l'akazu au comptoir d'Aji, 929 St-Zotique Est, Montréal.
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